La société actuelle est porteuse d’anxiété à bien des égards. Anxiété économique d’abord — pourquoi étudier si les débouchés semblent se fermer ? Anxiété sociale ensuite — pourquoi s’investir dans une société perçue comme injuste et inégalitaire ? Anxiété écologique également — pourquoi se soucier de l’avenir quand les décisions des uns compromettent le monde des autres ? Et plus largement, face à la folle course du monde, comment croire encore en la paix et en l’ouverture aux autres, quand les grandes puissances semblent ne travailler qu’au conflit, ne chercher que le profit au détriment du bien commun ?
Dans cet environnement, les jeunes sont en recherche de repères — familiaux, sociétaux, culturels et spirituels. Des repères familiaux, dans des familles dont la structure ne leur permet pas toujours de trouver leur place. Des repères sociétaux, face à une société qu’ils peinent à s’approprier. Des repères culturels, pour ceux qui habitent à la croisée de plusieurs identités et se demandent comment les habiter toutes à la fois. Et des repères spirituels, car les questions fondamentales restent entières : qu’est-ce que croire ? Pourquoi faire confiance à un Dieu qui nous dépasse ? Comment réconcilier foi et violence commise en son nom ?
Pourtant, et c’est là l’enjeu, cette incertitude n’est pas une impasse. Elle est, comme Marie Eugénie l’a compris, le terrain même où peut germer une maturité plus profonde. Les épreuves ne sont pas des signes d’abandon — elles sont des pas.
C’est dans ce contexte que l’école prend toute sa valeur comme lieu de vie, presque de refuge. Un lieu qui se veut ouvert sur les autres, sur le monde, rassemblant des personnes d’âges, de cultures, de spiritualités et d’opinions différentes. Un lieu qui aspire à être un sanctuaire — tourné vers la connaissance, le respect de l’autre dans sa différence — où la violence du monde ne devrait pas avoir droit de cité. Un lieu, surtout, où les adultes sont fiables, où le temps est rythmé, où les rituels, même perçus comme contraignants, offrent malgré tout un cadre rassurant.
Tous nos jeunes n’ont pas la foi, et tout au moins ne la partagent pas ouvertement avec nous. Certains poussent les portes de notre établissement presque par hasard : ils cherchaient une formation post-bac, ils ont postulé, ils ont été acceptés. Certains ne connaissaient même pas nos établissements catholiques sous contrat.
Et c’est précisément là que réside tout le défi — et toute la richesse — de nos maisons Assomption : faire vivre le PAEA (Projet Apostolique et Éducatif de l’Assomption) à tous nos élèves et étudiants, quelle que soit leur religion, leur culture ou les raisons qui les ont conduits jusqu’à nous. C’est ce que nous avons cherché à faire cette année, en mars 2026, lors de la Semaine Assomption. Nous avons offert à nos jeunes — de 15 à 22 ans — une semaine différente, une invitation à découvrir la congrégation en France et à travers le monde.
Dans ma classe de BTS Commerce International, une ancienne AMA est venue partager son expérience au Rwanda. Ce témoignage a permis à mes étudiants de rencontrer une jeune femme qui a fait confiance et qui est partie vivre quelque chose d’inconnu, loin de son quotidien, de sa famille, de ses proches. Nous avions choisi cette rencontre à dessein : ce groupe se destinait à partir neuf semaines en stage en entreprise à l’étranger — une obligation de leur cursus, mais une expérience qui relevait, pour beaucoup, d’un véritable acte de foi. Certains sont partis en Inde, au Japon, à Taïwan, en Suède, au Maroc ou en Espagne, souvent pour la première fois loin de tout ce qu’ils connaissaient.
Car c’est bien ce que Marie Eugénie nous enseigne : les jeunes ne sont pas le futur de l’Église ou de la société, ils en sont le présent. Et ce présent mérite d’être accompagné avec attention — sans faire à leur place, mais en leur donnant les moyens d’avancer.
L’incertitude ambiante est source de stress, en particulier dans les études supérieures. Les jeunes font parfois des choix par défaut, peinent à rebondir sur les propositions qui leur sont faites, et vivent souvent les échecs comme des signes de leur incompétence. Ils ont du mal à percevoir la beauté et la richesse de leur propre parcours, même le plus singulier. Concrètement, ils éprouvent toutes les difficultés à identifier leurs talents, à nommer leurs compétences, à les mettre en valeur — y compris dans un simple CV.
C’est là que notre mission d’éducateurs à l’Assomption prend tout son sens. Pour Marie Eugénie, chacun de nous a une mission sur la terre[1]. Cette conviction devrait guider chacun de nos gestes éducatifs. Comme il est écrit dans le Texte de Référence : « L’éducateur, dans son travail d’éducation, suscite la capacité à disposer de soi, à se réaliser et à construire sa propre destinée. »[2]
Ma mission d’éducatrice va donc au-delà de ma fonction d’enseignante d’anglais ou de responsable de l’enseignement supérieur. Elle est d’accompagner les jeunes vers une version d’eux-mêmes plus assurée, plus ajustée à leurs valeurs, plus en cohérence avec le monde dans lequel ils vivent — et toujours fidèle à ce qu’ils veulent en faire.
Pour cela, la connaissance de soi est fondamentale. Or, nos étudiants n’y ont souvent jamais vraiment réfléchi. Pour Marie Eugénie, « l’essentiel est d’être avec le plus de plénitude possible »[3]. Dans le monde qui est le nôtre, il est d’autant plus nécessaire que nous, éducateurs à l’Assomption, travaillions avec les jeunes sur cette connaissance intérieure. Se connaître, connaître ses valeurs, c’est se donner des racines : des racines profondes qui, dans les moments de tempête, permettent de traverser les épreuves sans se perdre.
C’est là l’espérance que nous sommes appelés à cultiver — non pas une gaieté naïve qui effacerait les difficultés, mais cet « optimisme surnaturel » que Marie Eugénie nous invite à choisir chaque jour : la confiance en la Providence, même quand le chemin n’est pas clair. Cette espérance-là n’est pas un sentiment. C’est une attitude. Un choix.
Éduquer, c’est toujours permettre au bien qui est en chaque personne de se frayer un passage à travers le roc qui l’emprisonne, et l’amener à la lumière où il pourra fleurir et rayonner.
Laure Marin-Cudraz
Coordinatrice Pédagogique Enseignement Supérieur
Assomption Chambéry
[1]Lettre à Lacordaire (non datée, entre 1841 et 1844), In Textes Fondateurs p. 117
[2]Cf. Conférence de sr Clare Teresa sur l’anthropologie de M.E., Cannes 1993
[3]Lettre au Père d’Alzon (11 octobre 1842), Vol VII, n°1563