Je viens de célébrer à Vilnius mon jubilé de 50 ans de vie religieuse ! Que faire d’autre, sinon dire MERCI encore et encore ? Quand j’ai fait mes premiers vœux le jour de Noël 1975, en compagnie de Sr Nicole, j’étais pleine d’illusions, mais je savais, depuis l’enfance, que Dieu m’aimait et que Jésus était le Seigneur de ma vie. Les illusions sont tombées, mais Jésus Seigneur est resté 😊. Maintenant je ne puis que rendre grâce pour tout ce qu’il a fait dans ma vie.
Parmi les surprises que Dieu me préparait, la plus grande et la plus belle m’attendait un jour de mars 1993. Sr Thérèse Agnès, ma provinciale, m’a posé une question qui m’a stupéfaite : la Congrégation pense à une fondation en Lituanie. Es-tu prête à partir ? Sens-tu que l’Esprit t’y appelle ? Tu seras seule au début, car il n’y a pas d’autre sœur disponible. Il faudra apprendre la langue et chercher où faire la fondation… Elle m’a donné 15 jours pour réfléchir et prier, mais, en fait, ma décision a été prise dans l’instant : OUI, je sens que c’est le magis auquel Dieu m’invite : plus de foi, plus d’amour, l’appel à me perdre pour Lui et pour l’Évangile. En rentrant en métro à ma communauté de Lubeck je me suis sentie comme une femme qui vient d’apprendre qu’elle est enceinte et ne peut le dire à personne encore ! Je ne suis pourtant pas quelqu’un qui prend des décisions facilement, et je ne suis pas audacieuse. Mais l’Esprit, qui aime agir dans la faiblesse, m’a donné des ailes pour vaincre ma peur de l’inconnu.
Et voilà, je suis partie le 3 septembre, à temps pour pouvoir participer à un grand évènement : la visite du pape Jean-Paul II en Lituanie. J’étais attendue, car la fondation avait été bien préparée par Sr Anna Kristina qui avait fait plusieurs visites avant, accompagnée de sœurs de Scandinavie. Il y avait déjà des jeunes qui étaient attirées par l’Assomption : les futures sœurs Alma, Kotryna Danguolé, Jurgita et Jolanta. Il y avait aussi des racines vivantes : nos premières sœurs lituaniennes, entrées à l’Assomption entre 1934 et 1937, alors que la Congrégation n’était pas dans leur pays. Leur courage avait été bien plus grand que le mien ! Elles avaient vraiment tout perdu : après la guerre de 1939-1945 la Lituanie avait été intégrée de force à l’Union soviétique et les sœurs ont perdu tout contact avec leur pays et leurs familles pendant 50 ans. Deux d’entre elles, encore vivantes, sœurs Agnieska et Marie Ona sont venues plus tard aider à la fondation.
Il y aurait trop à raconter sur ces 33 ans en Lituanie, mais puisqu’on parle beaucoup d’interculturalité maintenant, je peux évoquer les chocs culturels qui m’ont obligée à élargir mon cœur et mon esprit. Le premier a été d’arriver, moi, Française qui prends l’indépendance et la démocratie comme des faits naturels, dans un pays qui venait de souffrir 60 ans d’occupation, d’oppression, et de persécution religieuse. En apprenant la langue, en écoutant les gens, en explorant les lieux de mémoire, j’ai pu peu à peu passer d’une connaissance théorique des faits historiques à une connaissance empathique, bien que partielle, des blessures, de la souffrance, des peurs qui restaient enfouies dans les cœurs et qui affectent encore les générations nouvelles. Et en même temps a grandi mon admiration pour le courage et la résilience d’un peuple qui n’a jamais renié son identité ni sa foi.
Un autre aspect, plus amusant, a été pour une parisienne, citadine à 100 %, d’entrer en contact avec une culture rurale. Même si Vilnius était déjà une ville importante, la plupart des gens avaient passé leur enfance au moins en partie à la campagne en contact avec la réalité de la nature : puiser l’eau au puits, planter les pommes de terre, ramasser les champignons, etc. Pour avoir à manger, il ne suffisait pas d’aller au magasin ! Il faut du travail, de la patience, de la ténacité et du savoir-faire transmis de génération en génération. J’ai compris que tout cela était une richesse et une source de maturité et que j’avais beaucoup à apprendre !
Sr Benedicte
Communauté de Vilnius – Lituanie