Récit de mission au collège Saint-Joseph d’Ambohimahasoa (Madagascar) chez les Religieuses de l’Assomption
Avant notre départ pour Madagascar, de nombreux mots nous ont été adressés : Des mots d’admiration - Des mots d’encouragement - Des mots d’incompréhension - Des mots d’appel à la prudence… Parfois même des mots qui nous ont impressionné : engagement, don de soi, générosité, exemplarité, modèle. Et pourtant, pour Bérangère et moi, partir vivre et servir une année au collège Saint-Joseph d’Ambohimahasoa, ou ailleurs, n’avait rien d’un exploit. Cela allait de soi. Ça trottait dans nos têtes depuis un bon moment. Après une vie professionnelle consacrée à l’enseignement catholique, servir autrement, ailleurs, nous semblait une continuité naturelle. Mais à force d’entendre ces paroles élogieuses, une question s’est glissée en nous, discrète et insistante : Sommes-nous insouciants ?
Nous avons longtemps douté de l’existence d’un don de soi totalement gratuit. Dans tout don se niche un bénéfice : reconnaissance, cohérence intérieure, paix, joie, fuite. Même le don le plus radical — celui de la vie religieuse — n’est-il pas d’abord un don fait à Dieu, dans l’espérance du salut ? Le mariage lui-même, dans sa promesse « Je me donne à toi », révèle combien le don de soi est exigeant, fragile, jamais définitivement acquis. Les statistiques de séparation nous rappellent que ce don, lorsqu’il n’est pas ajusté et entretenu, peut s’user, se durcir, parfois se rompre.
Notre année scolaire à Madagascar n’est ni une parenthèse exotique, ni une retraite spirituelle prolongée. Elle est une année de césure, au sens fort : entre une vie professionnelle et un temps de vie nouveau à inventer. Une année de service pour transmettre. Une année de transition pour relire. Une année de pause pour rencontrer, prier, discerner. Une année pour réinventer notre vie de sexagénaire. Une année pour relier des mondes éducatifs différents. Nous ne voulons pas d’une re-traite qui nous installe doucement et insidieusement dans des routines confortables. Comment continuer à servir, sans se fuir soi-même ? Comment rester fidèles à nos valeurs et à notre foi sans entrer dans une logique d’hyper-engagement qui finit par abîmer ? Ici, au collège Saint-Joseph, au cœur de la communauté des sœurs de l’Assomption, le don prend une autre couleur. Il se vit dans le quotidien : une classe surchargée, une conversation imprévue, une fatigue partagée, les repas quotidiens. Le don de soi n’est plus un idéal abstrait : il est d’abord relation.
L’article de Jean-Marie Gueullette sur le burn-out chrétien nous a profondément éclairés. Il ose poser une question dérangeante : le langage du don, du sacrifice, du service peut-il devenir un piège ? Lorsque l’engagement devient excessif, lorsque l’on ne sait plus recevoir, lorsque l’on confond salut et performance, le don de soi peut se transformer en combustion intérieure. Le pape François met des mots simples sur ce danger : « La charité a besoin de repos. Celui qui ne se repose jamais finit par perdre la joie de servir. » Le don qui oublie le sujet devient destructeur. Il ne glorifie ni Dieu ni l’homme. Le discernement devient alors un acte spirituel majeur : reconnaître ses limites n’est pas un manque de foi, mais une forme d’humilité.
Peut-être faut-il déplacer le regard. Ne plus parler d’abord de don de soi, mais de mission. La mission suppose un envoi, un cadre, une durée, une communauté. C’est notre cas. Nous sommes envoyés en mission par la communauté des Religieuses de l’Assomption d’Orléans. La mission protège le don de soi de sa possible dérive sacrificielle. À Madagascar, nous recevons autant que nous donnons. Et c’est sans doute là le signe le plus sûr d’un don juste : être encore capable de recevoir les sourires, les invitations, la bienveillance, les encouragements, les silences.
Le don de soi — ou, plus justement, l’accomplissement de la mission — ne se vit jamais sans déplacement intérieur. Il demande des efforts concrets (lâcher-prise), impose des contraintes réelles et oblige à quitter une zone de confort patiemment construite au fil des années. Changer de rythme, de repères, de climat, de langue, de statut aussi : tout cela fragilise. Sortir de sa zone de confort ne signifie pas rechercher la difficulté pour elle-même, mais accepter d’être déplacé, décentré, parfois dérouté.
À la lecture de l’Évangile, nous osons écrire les Béatitudes du service : Heureux ceux qui servent sans s’oublier, ils découvriront la joie durable. Heureux ceux qui se donnent sans se perdre, ils demeureront libres. Heureux ceux qui discernent dans le don de soi, ils éviteront l’épuisement du cœur. Heureux ceux qui acceptent leurs limites, ils laisseront Dieu être Dieu. Et si le don de soi commençait simplement par apprendre à recevoir sa propre mission comme l’a dit Marie Eugénie : chacun a une mission sur terre !
Le 04 février 2026,
Ambohimahasoa,
Bérangère et Jean-Pierre