Il est des vies qui, bien que séparées par les siècles, semblent chanter la même chanson. François d'Assise, sur les chemins de l'Italie médiévale, et Marie-Eugénie de Jésus, fondatrice des Religieuses de l'Assomption dans la France du XIXe siècle, ne se sont jamais croisés dans le temps. Pourtant, lorsqu'on se penche sur leur manière de regarder le monde, on découvre une harmonie profonde, presque miraculeuse. Tous deux ont su voir que la terre que nous foulons n'est pas un simple décor inerte, mais un lieu sacré où Dieu se rend présent, me parle et m'attend.
Réunir aujourd'hui François et Marie-Eugénie n'est pas un exercice de théologie abstraite ; c'est une invitation toute proche à transformer ma façon d'être au monde. Leurs spiritualités, bien que nées dans des contextes très différents, m'offrent un élan unique : comprendre que prendre soin de la terre, dans de petits détails et en tenant compte de ses « trous noirs », est l'une des manières les plus pures de vivre ma foi.
Deux spiritualités, un même élan
Qu'ont en commun un frère qui appelait le soleil « frère » et une femme passionnée par l'éducation et le renouveau de la société ? À première vue, ils pourraient sembler très différents. François, c'est la fraîcheur de l'intuition, l'étreinte fraternelle de la pauvreté et de chaque créature, la poésie faite vie. Marie-Eugénie, c'est la profondeur de la pensée, le regard fixé sur Jésus-Christ et sur sa Bonne Nouvelle pour transformer la culture, la conviction que la foi doit s'incarner dans l'histoire.
Mais si je regarde de plus près, le cœur de l'un et de l'autre bat au même rythme. François contemple la nature et se met à chanter parce qu'il y découvre les traces du Créateur : la beauté de l'eau, la chaleur du feu, l'humilité de la terre. Marie-Eugénie, quant à elle, pressent que tout ce qui est créé possède une dignité sacrée, parce qu'il a été pensé et aimé par Dieu.
Tous deux se rejoignent sur l'essentiel : la création n'est pas un objet à posséder, mais une famille à laquelle appartenir. Pour François, le soin naît de la fraternité ; pour Marie-Eugénie, de la justice et de l'amour de la vérité. Ensemble, ils me disent quelque chose de vital pour aujourd'hui : je ne peux pas aimer Dieu, que je ne vois pas, si je piétine la terre et la vie qu'Il a mises sous mes yeux. La sainteté ne m'éloigne pas du monde ; elle m'y plonge avec une délicatesse et un respect renouvelés.
Garder la création comme prolongement du « Que ton Règne vienne »
Marie-Eugénie a un rêve qu'elle répète souvent : elle veut que l'esprit de Jésus et de l'Évangile imprègne tout. Pour elle, la prière du Notre Père et, en particulier, le désir profond que « ton Règne vienne » n'est pas une formule toute faite ni une aspiration pour l'au-delà. C'est une tâche pour l'ici et le maintenant. Elle rêve de transformer la société de l'intérieur, en faisant de la justice, de la vérité et de l'amour de Jésus-Christ une réalité dans la vie quotidienne.
Si j'amène cette intuition jusqu'à aujourd'hui, une question presque obligée me vient : le soin et la garde de la création ne sont-ils pas l'une des manières les plus urgentes de construire ce Règne ?
Longtemps, nous avons pensé que la foi consistait seulement à prendre soin des relations humaines ou de l'âme individuelle. Mais le rêve de l'Assomption m'invite à aller plus loin. Travailler pour le Règne aujourd'hui signifie défendre la vie dans toutes ses expressions. Cela signifie comprendre que lorsque je prends soin de l'eau que je bois, que je sème avec respect, que je freine la consommation démesurée ou que je protège celui qui souffre de la dégradation de son environnement, je rends présent le projet de Dieu.
François m'enseigne que la paix véritable ne vient que lorsque je me réconcilie avec la création. Marie-Eugénie me rappelle que cette paix, je dois la construire par le travail, l'éducation et l'engagement social. Unir ces deux visions m'aide à comprendre que prendre soin de notre maison commune n'est ni une mode ni un ajout écologique à ma foi : c'est, en soi, un acte d'amour envers le Royaume de Dieu.
Le soin de la terre comme acte contemplatif
Dans la spiritualité de l'Assomption, tout naît et culmine dans l'adoration. On ne peut comprendre sa mission sans ce regard tranquille et profond qui s'arrête devant Dieu dans la prière. Et c'est précisément là, dans la contemplation, que la relation à la nature change du tout au tout.
Quand je regarde le monde dans la hâte ou avec l'avidité du profit, la nature devient une simple « ressource » : quelque chose à utiliser, à consommer et à jeter. Mais le regard contemplatif fonctionne autrement. C'est un regard qui ne possède pas, qui n'exploite pas, qui sait s'arrêter, s'étonner et admirer. C'est la capacité de voir, dans une feuille, dans une montagne, ou dans le sourire d'une personne et la noblesse de son cœur, la présence silencieuse de Dieu qui soutient tout.
C'est ainsi que le soin de la terre cesse d'être un devoir pesant ou une liste de règles pour devenir une attitude du cœur. Cultiver un jardin, protéger une rivière, réduire ce que je dépense, prendre soin de moi et de l'autre, ou simplement marcher avec gratitude à travers la campagne deviennent des actes de prière. J'apprends à traiter la création non comme un entrepôt de matériaux, mais comme un espace habité par l'Esprit.
François adore Dieu en le louant à travers et avec les créatures. L'Assomption m'apprend à adorer Dieu pour ensuite regarder le monde avec ses yeux mêmes. Les deux expériences se nourrissent mutuellement : plus j'adore, plus je respecte ce qui m'entoure ; et plus je prends soin de la terre, plus je me sens proche de son Créateur.
En notre temps, si assoiffé d'espérance et de soin, la voix de François et l'intuition de Marie-Eugénie s'unissent pour m'adresser une invitation simple et proche : vivre la foi les pieds sur la terre et le cœur en Dieu. Garder ce qui m'a été donné n'est pas un fardeau, mais un privilège et une joie. C'est la plus belle manière de rendre grâce, de dire avec toute ma vie : « Seigneur, tout ce que tu as fait est saint, et je veux en prendre soin avec toi. »
Magdalena Morales Valverde, r.a.
Communauté de Santa Cruz de Tenerife