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Province d'Europe: Un pelerinage aux racines

P eventmercredi 8 décembre 2021

En 2022 La Lituanie célébrera le 50e anniversaire de la Chronique de l'Église catholique lituanienne, « samizdat » que le KGB n’a jamais réussi à arrêter. Il y a un an j'ai reçu une invitation journalistique à écrire un livre pour enfants sur Les Chroniques et à préparer une série d'articles. Le sujet ne m'était pas étranger car en cours de religion j'ai souvent parlé aux élèves de la résistance non-violente, de la lutte pour les droits de l'homme, et de la liberté religieuse. Alors cet été, avec une amie dessinatrice, nous avons commencé à écrire ce livre qui devrait paraitre en février. Dans ce contexte, cet été, nous avons visité plusieurs lieux liés à la Chronique, et en septembre j'ai participé à une expédition de deux jours avec le cardinal Sigitas Tamkevičius (certaines d'entre vous se souviennent sans doute encore de son témoignage) et les sœurs Regina et Bernadeta qui dans leur jeunesse ont participé activement à l’édition et à la diffusion de la Chronique. En compagnie de cameramen nous avons parcouru environ 1 000 kilomètres dans le sud-ouest de la Lituanie, pour visiter les petits villages où travaillaient des prêtres actifs à l'époque soviétique. La Sécurité les empêchait d’exercer leur ministère dans les villes, mais les personnes engagées allaient les rencontrer dans les coins les plus reculés. Par exemple dans le petit presbytère du p. Zdebskis (cf. photo) il y avait des retraites pour jeunes ou pour religieuses. Une telle « tournée » avec des témoins vivants de l'histoire est une expérience indescriptible.

Photo : Devant le presbytère du P.Zdebskis avec sr. Regina (petite bombe toujours pleine d’énergie et d’humour)

La Chronique a démarré à Simnas où le père Sigitas fut nommé vicaire en 1972. A cette époque, son ami, le père Juozas Zdebskis, a été arrêté pour catéchèse d'enfants. Sigitas, après avoir consulté son évêque en exil dans le nord de la Lituanie, commença une publication clandestine, la Chronique. Elle sortait tous les trois mois environ. Sur la première page il était écrit : après lecture, passez à quelqu’un d’autre. Et ainsi elle voyageait secrètement de main en main. C'est une histoire que nous connaissons tous, mais c'est extraordinaire de se trouver dans l'église de Simnas avec le cardinal Sigitas, de le voir ouvrir le reliquaire des autels latéraux et dégager le trou dans lequel il jetait ses manuscrits. Le baptistère a également un double fond qui servait de cachette. Une double planche dans la porte du garage en était une autre. Cette année, pour commémorer l'anniversaire de la Chronique, le journal du Cardinal, qu'il écrivit depuis 1972, sera également publié. J'ai lu le manuscrit en une soirée. Cela révèle tout le drame humain de l'époque, car ces gens n'étaient pas des super-héros. Il avait très peur, ils savaient ce qui les menaçait. Par exemple, en 1983 juste avant d’être arrêté et emprisonné, le P. Sigitas a écrit un mémorial qu'il a distribué à ses amis. Il y disait que s'il reniait un jour ses convictions, commençait à soutenir le gouvernement soviétique ou s’il signait un accord de coopération, « sachez que ce n'est pas moi, c'est ce que je fais parce que j’ai été brisé par la police »... Nous avons visité un autre village où en 1970 un séminaire clandestin a été créé par le père Jonas Lauriūnas SJ et des confrères jésuites dans un presbytère enfoui au fond de la forêt, parce que la Sécurité limitait de plus en plus le nombre d’entrées au séminaire de Kaunas. C'était un séminaire d’avant-garde, car la Sécurité à Kaunas ne permettait pas d'enseigner la théologie de Vatican II, tandis que les jésuites recevaient secrètement de la littérature théologique d'Occident et essayaient de suivre autant que possible les événements de l'Église. Un ancien étudiant de ce séminaire qui travaillait comme sacristain dans l’église du village, raconte que pour l’accompagnement spirituel avec le père Lauriūnas, ils allaient dans la forêt soi-disant pour ramasser les champignons, mais en fait pour être sûrs qu’il n'y avait pas d'appareils d'écoute. De telles histoires, il y en a beaucoup, mais d’autres ne sont pas racontées par miséricorde, car il y a parmi les anciens collaborateurs beaucoup de personnes encore en vie qui occupent toujours des postes élevés.

Photo : Cachette dans l’autel

Que signifie cette expérience pour moi ? Une immense reconnaissance. La perception qu'après le Concile Vatican II, lorsque la pensée théologique et la vie de l'Église catholique s’exprimaient en Occident dans les grandes villes, ici elles émergeaient dans des petits villages perdus, que l’on rejoint encore aujourd’hui par des chemins de terre et que le GPS ne connait pas. Les couvents et monastères avaient disparu, mais la vie religieuse s’était faite toute proche des gens. Catéchiser les enfants demandait une détermination courageuse, ancrée dans la Foi. A notre génération revient la responsabilité, non seulement de recueillir cette expérience du passé, mais d’y plonger nos racines. Cela me touche particulièrement au moment où je quitte la Lituanie pour l’Angleterre.

Sr. Kotryna Danguolė